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13 septembre 2011

Souffrance au travail. L'entreprise de soi

La singularisation de l'individu quelconque

    Si les figures conquérantes sont multiples, la valorisation de la figure de l'entrepreneur et de l'action d'entreprendre en sont les emblèmes. L'entreprise est le nouveau réservoir des fictions françaises. Administrations, collectivités locales, associations, toutes n'y succombent pas, mais chacune y puise son paradigme de performance pour se moderniser, se démocratiser ou mieux servir l'usager. Plus encore, chaque individu doit, dans son travail, ses loisirs ou sa vie affective, conduire sa vie comme un vrai professionnel de sa propre performance. La professionnalisation de la vie sous les auspices de l'entreprise serait désormais la seule voie pour conquérir son autonomie, se repérer dans l'existence et définir son identité sociale. Nous sommes désormais sommés de devenir les entrepreneurs de nos propres vies.

    Que signifie cette « entreprenarisation » de la vie dans une société où l'entreprise a plus été l'objet d'affrontements que de consensus ? Mon hypothèse est que cette dynamique est révélatrice à la fois d'une définition nouvelle de l'acteur de masse et d'une inflexion de la sensibilité égalitaire.

Alain Ehrenberg, « le culte de la performance » 


     Cette injonction à la performance commence dès l’école où il s’agit d’être le meilleur pour accéder à des filières d’excellence, qui vont assurer aux bénéficiaires d’être les mieux placés sur le marché du travail. L’évaluation des enseignés ne se fera donc que par rapport à des critères de classement qui leur assureront ces débouchés enviés et qui les amènera dans leur vie personnelle autant que professionnelle à reproduire ce modèle. Non seulement il faudra que les élèves gèrent leur apprentissage en choisissant très tôt des orientations, qui pour la plupart d’entre eux ne veulent rien dire, mais aussi qu’ils soient  des stratèges afin d’obtenir enfin une place importante dans l’ordre social, au mépris de l’intérêt du travail, mais dans un souci constant des bénéfices secondaires, en termes de surface sociale d’identification et de représentation de leur propre valeur, considérant par ailleurs le retour sur investissement comme parfaitement justifié. 

     Le chemin pour parvenir à cet idéal est rude. Les apprenants doivent accepter d’être constamment évalués pour bientôt le souhaiter et le réclamer. Il faut rappeler que l’environnement social est devenu l’univers de la gestion et de la fonction entrepreneuriale. Il faut gérer ses apprentissages, gérer sa carrière, gérer ses relations, gérer son capital santé, peau, cheveux, soleil, gérer son couple et gérer sa mort avec l’assurance obsèques. De sa capacité à bien faire va dépendre sa reconnaissance.

    On va donc évaluer tout au long de la vie d’un individu sa capacité à s’inscrire dans ce travail  permanent à être surveillé et jaugé,  à  souhaiter l'être et  faire d’une progression dont les limites sont sans cesse repoussées et souvent hors d’atteinte, l’idéal de la réussite.

    Le plus curieux reste que ceux qui évaluent, que ce soit à l’école ou dans l’entreprise, sont souvent les plus réticents à se confronter à ce processus, considérant sans doute que leur position et le chemin parcouru les autorisent à s’en sentir exemptés.         

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